vendredi 25 mai 2007

Le prix de la vérité

C’est officiel. Je marche normalement depuis aujourd’hui. Je n’ose pas faire de mouvements brusques ni rien d’un peu risqué, mais ma démarche est normale.

J’ai définitivement quitté les limbes du tiraillement permanent. Je peux maintenant parler de contracture ponctuelle.

Mon arrêt maladie se termine aujourd’hui et j’en suis fort contente. Parce que je deviens chèvre, là, à force d’être enfermée.

La solitude me pèse un peu, malgré les coups de fil quotidiens de ma cousine. Ne plus être tendue vers un objectif tel que mon opération me laisse désœuvrée et un peu désorientée…

Le fait de devoir répondre aux questions de mes collègues, voisins, amis et belle-famille me travaille aussi énormément en ce moment. Ils veulent tous savoir pourquoi j’ai été arrêtée pendant dix jours.

A chaque fois, j’hésite quant à la réponse à leur donner.

Leur dire la vérité m’est difficile. Je n’ai pourtant pas honte, c’est désormais pour moi une évidence que je n’ai rien à me reprocher quant à mon excision. Non, c’est autre chose. Mais je ne sais pas précisément quoi.

Peut-être est-ce ce que j’imagine que je verrai dans leur regard qui me freine ?

J’ai peur de ne plus avoir le même statut à leurs yeux. J’ai peur d’être cataloguée VICTIME alors que je suis bien plus que cela. Je ne veux pas être l’incarnation de la « femme qui a été excisée quand elle était petite ». Je ne veux pas être réduite à cela.

Je crois qu’au fond, je ne fais pas beaucoup confiance aux gens puisque je n’arrive pas à me débarrasser de cette crainte.

Pourtant, mentir me répugne. Alors je biaise en fonction des informations qu’ils ont.

J’élude les questions de ceux qui ne savent pas que j’ai été opérée (collègues, voisins), en me contentant de dire que je vais bien mieux et que je reprends mon travail lundi. A ceux qui sont au courant de l’intervention, je parle d’un souci gynécologique. Certains s’arrêtent à cette explication mais d’autres me demandent des détails. Et là, je me sens coincée.

Je n’ai pas envie d’expliquer que mon opération était une reconstruction clitoridienne. Je n’ai plus envie de l’expliquer. Quand je le fais, je ne peux m’empêcher de guetter la réaction de mon interlocuteur. Et trop souvent, cette réaction me déçoit ou m’agace.

Le plus souvent, il ou elle me répond « Ah bon. Ok » et ça s’arrête là. Pas de question, pas même un signe d’émotion, rien du tout. Aucun intérêt. Et je suis déçue, voire blessée.

A l’inverse, une réaction empathique me paraît très vite suspecte, comme dictée par la bienséance. Je ne peux m’empêcher de trouver qu’elle sonne faux.

Dans ces cas-là, on dirait que mon interlocuteur n’a pas entendu la partie de mon discours où j’explique que j’ai cheminé et que mon opération était une reconstruction. Du coup, j’endure toutes sortes de phrases convenues sur la brutalité des hommes en Afrique, sur la nécessité d’enrayer cette pratique abominable. Et ça m’énerve. Grandement même. Parce qu’au final, ces phrases restent très générales et très éloignées de moi et de ce qui m’arrive. Rien que d’y penser, j’ai envie de mordre.

En réalité, je crois qu’aucune réaction ne me convient réellement. Dire ce qui m’arrive en ce moment me coûte beaucoup parce que ça revient à lever le voile sur un sujet très intime, quelque chose qui me tient profondément à cœur. C’est comme un précieux cadeau. Alors forcément, en face, c’est difficile d’être à la hauteur.

Quand j’y pense, c’est peut-être bien un cadeau empoisonné que je fais là…

En même temps, je ne veux pas abîmer mes relations avec eux en manquant d’honnêteté. J’ai la sensation de « devoir » la vérité à certains (comme les membres de ma belle famille ou mes amis proches) sous peine de fausser à jamais nos relations.

Et puis si je ne peux pas leur confier de choses graves, sont-ils vraiment mes amis ? Que peut-on attendre de ceux qu’on considère comme ses amis, au fond ?

Ca m’ennuie d’être braquée ainsi et de ne pas pouvoir juste dire les choses sans me soucier de leur impact sur mon interlocuteur.

Alors, que faire ? Garder le secret ou dire systématiquement la vérité ?

Pour l’heure, je gère au cas par cas. Mais je crois qu’il faut que je travaille sur cette question en thérapie. Vivement lundi.

20 commentaires:

Claudecf a dit…

papillon, ça me paraît plutôt normal que tu n'aies pas envie de raconter des détails à tout le monde.
Et aussi que les gens répondent à côté. Je pense que beaucoup de gens ne savent tout simplement pas de quoi il s'agit. Et évidemment, je comprends aussi que ça t'énerve qu'on puisse te cataloguer victime, surtout que justement, tu es tout, sauf victime.
Il te faut un peu de patience avec toi-même --je ris en écrivant ça, parce que je donne des conseils avisés que je suis bien incapable de suivre, même à mon âge.
En tout cas, tu peux être fière de toi, tu suis ton chemin et tu le suis bien.
Bises
Claude

Mamzelle Maupin a dit…

Je crois que tu as déjà ta réponse, gérer au cas par cas.

C'est trop intime pour "balancer" ça devant la machine à café, tu as besoin d'être en confiance et puis tu peux aussi "mettre en scène" cette "révélation" si tu veux en parler à des amis, profiter d'un moment en petit comité ou en tête à tête pour en parler.

A te lire tu es très claire sur ce que tu attends, les gens qui t'aiment et te connaissent sentiront surement comment réagir.

Enfin je dis ça, facile, je suis derrière mon clavier, et moi j'aurai super envie de te prendre dans mes bras, non pas parce que tu es victime, mais justement parce que tu es une battante et que ta vie tu l'as prise en main.

Nono & Thomas a dit…

Coucou Papillon,

Contente de te lire enfin !
Je vois que tu n'as pas trop l'air d'avoir le moral. J'ai cru comprendre que tu te dis que maintenant que l'opération es passée tu as l'impression de ne plus avoir d'objectif, en tout cas tu ne tends plus vers celui là. Mais je me dis que ton opération c'est juste une étape de ton parcours, de ta reconstruction, l'étape la plus importante certes, mais une étape, donc ce n'est pas la fin.

Maintenant le but c'est effectivement de la gérer avec ton entourage, tes proches et moins proches.

C'est ton intimité, donc tu ne dois pas te sentir obligée de la raconter à tout le monde. Il y a des gens avec qui tu es proche et d'autres avec qui tu l'es moins, c'est normal. Fais le tri. Mais tu n'as pas à avoir de honte de leur dire ce qui t'est arrivé étant enfant, parce que justement en faisant cette opération tu viens de reprendre le controle des choses. Donc n'aies pas de honte.

Je comprends que tu aies peur de leur réaction parce que c'est vrai qu'en leur disant un truc aussi important, tu te confie à eux et donc en retour tu attends d'eux du réconfort ou de la compassion. C'est normal. Mais essaie de te dire aussi que des fois en disant un truc aussi important, dans le sens ou ils ne s'y attendent pas, ils ne savent pas comment réagir et même si ils peuvent paraitre froid, je parie que beaucoup ne le sont pas en réalité. Ils ne savent juste pas quoi te dire.

Et si tu te sens vraiment blessée par quelqu'un dis le lui. Et peut être qu'en parlant tu verras qu'en fait il est juste mal à l'aise ou il ne sait pas quoi te dire. Les gens sont maladroits des fois. Mais je pense que personne n'est insensible à ce que tu as fait. Rassure toi. Tu peux être sacrément fière de toi. En tout cas moi je le suis, même si je ne suis pas une proche réelle, je me sens proche de toi virtuellement et je suis sûre que je pourrais l'être dans la réalité. Ca compte non ? :)
Gros bisous miss.
Nono

lilou a dit…

J'adhère complètement à ce que dit Nono.
Il n'y a pas d'obligation à te livrer. Ceux à qui tu diras ton parcours doivent le mériter. Ça ne peut pas être tout le monde. Donc le cas par cas paraît de rigueur.
J'ai essayé de me mettre à la place de celui qui recevrait ta confidence.
Honnêtement, pas facile de prévoir ma réaction. Je suis mère (de filles), donc rage et compassion seraient pour moi naturelles, mais les mots que j'aurais pu te dire auraient-ils été ceux que tu voulais entendre ?
Il n'est pas facile pour tout le monde d'exprimer ses sentiments. Et la maladresse peut blesser.
Et je trouve vraiment gonflés les gens qui insistent en te demandant des détails, si ce ne sont pas des proches ce sont des indiscrets.
Je t'embrasse,
lilou

lilou a dit…

T'as vu ? Du premier coup !

papillon a dit…

Merci beaucoup Claudecf, Mamzelle Maupin, Nono et Lilou. Vous me remontez le moral, vous savez ?
Je crois que vous avez raison quand vous dites qu’il faut mériter mes confidences. En fait, j’ai réalisé cette semaine que j’ai tendance à vouloir être transparente et à répondre dès qu’on me pose une question, même à des gens dont je ne me sens pas proche et qui en fait m’interrogent par indiscrétion. Je ne sais pas si c’est un besoin de reconnaissance qui me pousse à cela mais j’ai l’impression de me « brader » dans ces cas-là et je crois que c’est ce qui m’atteint aujourd’hui.
Là, maintenant, j’ai envie de ne plus me « brader ». J’ai envie de faire une sélection drastique des gens à qui je me confie. Je crois qu’il est temps de me respecter un peu plus moi-même.
D’un autre côté, il faut que j’accepte que les gens réagissent comme ils peuvent / veulent face à mes confidences.
Bref, tu as raison Nono, le chemin n’est pas terminé, ne serait-ce que par cette question à creuser encore. Mais tu vois, je crois que là, je suis pile au moment où la fièvre retombe. Il me faut un peu de temps pour réaliser que cette étape si importante est terminée et continuer ma route. Le 16 Mai prenait tellement de place dans ma tête que maintenant qu’il n’est plus là, je n’arrive pas à voir la suite. Mais ça viendra. Ca viendra.

En tout cas je vous embrasse toutes très fort. Merci mille fois d’être là pour moi.

Lilou, je suis ravie !

zeylac a dit…

Papillon, je comprends parfaitement que tu ai du mal a parler ouvertement de ton operation et je crois qu a ta place je ne piperais mot qu a mon homme, donc je te dis chapeau pour avoir prevenu tes parents. Chez moi c est tellement tabou que jusque la je n avais pas le courage de penser a me faire operer et puis la seule personne qui me soutient a moitie n est autre que ma moitie qui s inquiete des suites operatoires et autres. Il est persuade que le mieux est l ennemi du bien donc que je pourrais perdre les sensation que je ressens maintenant et ca ne me rassure pas. Une chose est sure, tes billets m ont fait vivre un moment palpitant et decisif: je prends mon courage a deux main et je me lance dans le parcours! Merci papillon...

jeanne a dit…

zeylac, je me permets un petit mot malgrè le fait que je sois extérieure à cela, que je ne fasse pas partie des femmes excisées. Je suis étudiante et ai choisi de faire mon mémoire de fin d'études sur l'excision en France analysée sous l'angle de la souffrance de la femme. Je suis à la recherche de témoignages qui sont plutôt difficile à récolter. Papillon a accepté un entretien avec moi par mail (plus pratique), accepterais-tu à ton tour de répondre à quelques unes de mes questions de manière anonyme. Vos point de vue sur la question est réellement important pour moi et pour la crédibilité de mon travail. Si par hasard, tu es intéréssée pour me faire part de ton expérience à toi, pourrais-tu me contacter à cette adresse: riesjeanne@yahoo.fr , il ne s'agit que de quelques questions. merci par avance si tu peux juste me dire si tu es d'accord ou non.Bon courage dans ta reconstruction à toi, bien cordialement, jeanne

papillon a dit…

Zeylac, je suis vraiment touchée d'avoir pu contribuer à ta décision de te faire opérer. Je ne suis pas une experte, mais je crois qu'il n'y a pas de risque de "régression des sensations" du fait de cette opération.
Encore bravo et bon courage!
Donne-nous des nouvelles, hein?

Christine a dit…

Petit papillon courageux, il ne faut pas être trop transparente, parfois... Certains ne méritent pas (ou ne comprendront pas) tes confidences, donc, effectivement, gérer au coup par coup me parait la meilleure solution.
D'autant que souvent, chez les gens, il ne s'agit que de curiosité mal placée (et non de compassion) ou alors de simple politesse (auquel cas le détail les gênera plutôt), donc, vois à qui tu as affaire.
Et nous, on est là pour t'écouter et te soutenir.
Grosses bises :o)

papillon a dit…

Merci Christine!
Effectivement, je crois que l'heure est à l'opacité et au respect de ma propre intimité. C'est un programme qui m'enthousiasme, c'est clair!

Mlle Crapaud a dit…

Par "instinct" tu sauras qui seras apte à recevoir cette vérité. Mais je ne crois pas que tu doives te forcer, peut-être que dans quelques mois tu en parleras plus facilement, mais là c'est encore très récent. En fait je rejoins les autres : tu n'as aucune obligation...
Gros bisous

papillon a dit…

Pour le moment en effet, je suis mon intuition, Mlle Crapaud. Et effectivement, avec le temps, j'espère mieux savoir gérer ces situations.

lili a dit…

Ah... les questions indiscrètes! Mais bien sûr que non, tu n'es pas obligée de livrer ton intimité à qui en fait la demande, famille ou pas.

Quelle que soit l'opération que l'on subit, on n'a pas forcémment envie d'en parler au moment où on est questionnée.
J'en ai fait l'expérience à la suite d'un problème gravissime : aucune envie de discuter du sujet. J'étais sauvée, point barre.
Et j'ai subi plus tard une autre opération dont je n'ai parlé à personne.
C'était comme ça et ça m'arrangeait, moi.

Bonne reprise demain, gros bisous.

papillon a dit…

Tu as mille fois raison Lili. Il faut que je me débarrasse de cet automatisme consistant à répondre aux questions même quand je n'ai pas envie...

Anna a dit…

Sans mentir, tu peux juste dire "je n'ai pas très envie d'en parler", si tu ne le sens pas. C'est vrai, mais ça t'évite de dévoiler ton intimité si tu n'en as pas envie. :-)

papillon a dit…

J'ai noté ta phrase, Anna. Et je l'utilise à tour de bras. Ca marche drôlement bien, personne n'insiste après ça :)
Merci!

Hélène a dit…

Très bien a phrase d'Anna, efficace sans être agressive ;-)

Pour ce qui est des gens qui répondent juste "ah bon ?", peut-être qu'ils ne savent pas quoi dire, qu'ils sont embarrassés et préfèrent se taire plutôt que d'aligner des poncifs sur l'Afrique ?

Je pense que si une de mes amies me faisait ce genre de "révélation", je serais très soucieuse de ne pas répondre de façon complètement à côté de la plaque, et ça me bloquerait un peu pour être chaleureuse et spontanée, sans doute.

papillon a dit…

Pour la spontanéïté, Hélène, ça dépend un peu.
Pour ma part, ce n'est pas vraiment de la chaleur que je recherche mais un peu d'empathie, je pense...
Lorsque j'ai révélé que j'avais été excisée en groupe de thérapie, une des femmes présente n'a rien dit. Elle m'a fixée, ses yeux sont devenus rouge, puis des larmes lui sont apparues au coin des yeux. Elle a continué à me regarder de longues minutes avec ce mélange bizarre de douceur, de gentillesse et de rage dans le regard. Au bout de ce temps, elle s'est levée, est venue m'embrasser sur les deux joues et est retournée s'asseoir. Elle n'a pas prononcé un mot, mais son attitude m'a fait un bien...

marie974 a dit…

Bonjour,
Comment vas tu ?
J'ai lu avec attention ce que tu as écrit. Ce n'est pas facile de trouver des mots pour exprimer que je suis de tout coeur avec toi. Tu es rès courage et tu arrives à exprimer clairement ce que tu ressens.
Pour les gens qui te demande, déjà quand tu réponds problème gynéco, je trouve que c'est d'une impolitesse à vouloir fouiller pour en savoir plus.
J'ai été opéré il y a quelques années (pas pour la même chose) mais je trouve que c'est délicat d'en parler à un étranger, alors je n'en parle pas.