vendredi 18 mai 2007

Ebullition pré-opératoire

C’est sous la pluie que je suis partie pour la clinique Louis XIV, mardi après-midi. Sous la pluie et plutôt sereine. Je souriais, j’étais contente et calme. Ca y était enfin, l’attente se terminait. Je ne pensais plus au coup de fil de ma mère, je ne pensais qu’à ce miracle que j’allais toucher du doigt pour de bon et j’avais le cœur qui pétillait. Je me sentais comme en vacances…

Dans le RER qui m’emmenait à Saint Germain en Laye, j’ai eu deux conversations téléphoniques surprenantes : D’abord, mon père m’a appelée. Curieusement, je n’ai pas retenu grand-chose de ce qu’il m’a dit. C’était très décousu comme conversation. Et puis il avait un ton neutre, dégagé, qui m’a surprise et déstabilisée. A un moment donné, il m’est même venu à l’esprit qu’il me parlait comme si j’allais juste me faire enlever les dents de sagesse, sans émotion particulière.

Il m’a d’abord demandé comment j’allais. Puis il m’a dit que ma mère l’avait appelé pour lui parler de mon opération et de la lettre. Il m’a dit qu’il ne l’avait pas encore lue mais qu’il comptait le faire dès son arrivée à la maison, mercredi soir. Il m’a parlé de la déception de ma mère de ne pouvoir être à mes côtés, m’a dit que c’était dommage que je les aie prévenus si tard, qu’elle aurait pu venir me soutenir si elle avait été au courant plus tôt. Il m’a dit qu’il pensait que j’étais entre de bonnes mains et m’a souhaité bon courage.

Tout le long de la conversation, j’ai retenu mon souffle, j’étais très mal à l’aise et je lui ai fourni mes habituelles « réponses en carton » rassurantes et automatiques. Je n’avais pas du tout peur. Pourtant, je n’avais qu’une hâte : raccrocher. Et c’est avec soulagement que je l’ai remercié de son appel quand il m’a dit qu’il devait me laisser.

Puis ma cousine m’a appelée. Je lui ai parlé de l’appel de ma mère, la veille. Je lui ai dit que je n’étais pas sûre de la croire. Sa réponse m’a surprise : elle m’a dit qu’il était très plausible que ma mère n’ait pas participé à l’organisation de notre excision, voire qu’elle n’ait pas eu voix au chapitre. « La pauvre, que voulais-tu qu’elle fasse à part se soumettre à la volonté de ta grand-mère » m’a-t-elle dit.

C’est vrai que dans la culture sénégalaise, une femme a une autorité certaine sur sa belle-fille, qui lui doit respect et obéissance, mais aussi sur ses petits-enfants. Ma mère m’avait-elle dit la vérité, alors ? Ma grand-mère paternelle avait-elle été l’unique instigatrice de la boucherie?

Ma cousine m’a confirmé que mon père en avait vraiment fait baver à ma mère, après (mais je ne sais toujours pas ce que ça veut dire exactement). En marchant vers la clinique, je me suis demandé si mon père lui en avait voulu parce qu’il croyait vraiment qu’elle était de mèche avec ma grand-mère, ou si c’était parce qu’elle n’avait rien fait pour empêcher ma grand-mère de nous mutiler, parce qu’elle ne nous avait pas protégées…

Et puis je suis arrivée à la clinique et là, je n’ai pu penser qu’à mon soulagement d’être là. Je n’étais pas morte en chemin, la clinique n’avait pas brûlé, ça allait arriver pour de vrai, j’allais être opérée…

J’ai été installée dans une chambre double. J’avais demandé un téléphone, n’ayant pas le droit d’utiliser mon portable, et la télévision, mais je n’avais pas spécialement envie d’être dans une chambre individuelle. Le très jeune infirmier qui m’a menée à ma chambre m’a dit que l’autre lit serait occupé par une autre patiente du docteur Foldès qui arriverait le lendemain matin.

Il m’a fait remplir un formulaire sur mes affaires (avais-je un téléphone portable avec moi ? une carte bleue ? un chéquier ? Quel était le dernier numéro de chèque utilisé ? Avais-je un appareil photo numérique ? Mes papiers ? etc…) avant de me demander si je voulais mettre quelque chose au coffre, ce qui n’était pas le cas.

Ses questions m’avaient donné l’impression d’avoir atterri dans une sorte de coupe-gorge et ça a dû se voir sur mon visage parce qu’il m’a assuré qu’il n’y avait pratiquement aucun incident à la clinique, que ce questionnaire n’était qu’une simple précaution, au cas où. Ce qui ne m’a que très légèrement rassurée.

Après le formulaire, il a vérifié que je n’avais ni vernis à ongles, ni bijoux (j’ai dû laisser mes bracelets en argent à la maison, et sans eux, je me sentais un peu bizarre, quand même). Ensuite, il a bredouillé, a piqué un fard et m’a demandé très vite si j’étais bien épilée.

Il m’a montré les douches, situées à l’extérieur de la chambre et m’a dit que je devais prendre une douche le soir même avant de me coucher et le lendemain matin quand une infirmière viendrait me réveiller. Il m’a indiqué la bétadine rouge avec laquelle il fallait que je me lave méticuleusement, de la tête aux pieds et par deux fois, en insistant sur les cheveux, les ailes des narines, les ongles (des pieds et des mains), le nombril et les régions uro-génitale et anale.

De retour dans ma chambre, j’ai eu la visite d’une seconde infirmière, venue m’apporter ce qui ressemblait à des serviettes hygiéniques géantes « pour après l’opération ». Ca m’a inquiétée. Allais-je donc beaucoup saigner ?

Puis l’anesthésiste de garde cette nuit-là est passée dans ma chambre. C’était une femme avec un accent nordique. Elle m’a informée du fait que j’allais recevoir un calmant en comprimé ce soir-là et un autre le lendemain matin. Elle m’a ensuite demandé si j’avais des questions, ce à quoi j’ai répondu non.

Je me sentais seule dans cette chambre. J’ai appelé mon homme, puis le repas est arrivé : une soupe de légumes, une part de quiche et sa salade verte mêlée de quartiers de tomate, du pain et du fromage à tartiner et, en dessert, un yaourt. Ca a accentué mon cafard, ce dîner.

J’ai lu et regardé la télévision puis vers 20h30, je suis partie prendre ma douche du soir.

Et c’est là que j’ai découvert la grande différence entre une chambre de clinique et une chambre d’hôtel : les serviettes ne sont pas fournies. Pire : ils n’en ont pas du tout. J’ai donc dû m’essuyer avec un drap gracieusement prêté par un infirmier de nuit, avant de revêtir ma nuisette et de me coucher, mon cachet avalé.

Je me sentais un peu triste quand même, mardi soir.

Triste, et très impatiente d’être à mercredi. Pour en finir enfin.

(A suivre)




13 commentaires:

Christine a dit…

Je suis heureuse d'être la première à te souhaiter "welcome home" !
Au ton de ton billet, on a une impression de sérénité qui me laisse penser que tout s'est bien passé et que tu es heureuse... Je me trompes ?
A très vite pour la suite :o)
Je te fais de grosses bises !

Meri a dit…

C'est génial ! Je suis très contente pour toi ! Bises !

Laety... a dit…

contente d'avoir de tes nouvelles, papillon!

papillon a dit…

Thank you Christine, Meri et Laety. Ca fait bien plaisir de vous retrouver.
Christine, je me sens comme à la fin d'une fête formidable, qand il reste encore de la musique dans la tête et un sourire sur les lèvres. Je me sens dans cette sérénité-là.
Et ce qui me rend euphorique, c'est que la fête qui vient de se terminer n'est que l'amorce d'une énoooooorme fête qui, j'espère, va durer des jours, des mois et des années...

Christine a dit…

Quel bonheur de t'entendre parler comme ça :o))

Mlle Crapaud a dit…

Rha, il te manquait un calin mardi soir ! mais le meilleur était à venir (est toujours à venir) !!!
:-)

lalita a dit…

Vivement la suite ! Enfin les détails de cette journée que nous avions passée avec toi !

Nono & Thomas a dit…

Bon retour chez toi et comme je te l'ai dit, suis bien les recommandations des médecins.
Prends soin de toi !
Bisous
Nono

fafa a dit…

c'est excellent ce que tu écris,
j'ai hâte de lire la suite, parce que moi je suis dans le cas de la jeune fille qui vient le lendemain,
prends bien soin de toi maintenant,
et je suis prête à te donner toutes les infos dont tu as besoin, n'hésites pas
que de chemin depuis le mois de mars, et le 1er billet que j'ai lu,
et la fête elle va durer toute te vie!

Claude a dit…

Le coup de la serviette, j'avais oublié !
Par contre la lavage à la bétadine, c'est un grand classique, pas particulièrement agréable :(

Formidable, mais tout ça n'est pas une fin, mais un commencement. J'attends la suite avec impatience.

papillon a dit…

Christine, j'ai l'impression que je ne pourrai plus jamais être complètement triste maintenant. A chaque fois, il y aura le souvenir de ces jours-ci qui viendra s'interposer...

Ah ça, tu as raison Mlle Crapaud, ce qu'il m'aurait fallu ce mardi-là, c'était un énoooorme câlin. Ca me fait penser à toutes ces femmes qui traversent tout ça toutes seules. Chapeau bas, parce que c'est drôlement difficile...

Lalita, la suite très bientôt (ça ressemble à un feuilleton :)

Nono, je suis scrupuleusement les indications. J'ai même vérifié auprès d'autres jeunes femmes opérées que je m'y prenais bien :)

Fafa, je pense qu'à partir du matin, il n'y a plus de distinction entre celles qui sont arrivées le jour même et celles qui sont arrivées la veille. Par exemple, ma voisine de chambre a été opérée juste après moi, je crois, alors qu'apparemment, il y avait d'autres jeunes femmes présentes depuis la veille.
C'est vrai que j'ai fait un joli bout de route depuis le mois de Mars. As-tu la même impression en ce qui te concerne?

Claude, la bétadine, ça pique les yeux et en plus, mes cheveux ont mal vécu leurs quatre shampoings.

En tout cas, je voudrais dire à toutes celles qui lisent ces mots et qui vont se faire opérer d'emporter une serviette! Autrement, c'est galère. Et je voudrais aussi leur dire de ne pas s'inquiéter, une fois qu'on s'est rincée, on ne tache rien même si ce n'est pas évident à voir la couleur de la bétadine. Le drap avec lequel je me suis essuyée en est la preuve, il est resté blanc...

fafa a dit…

il m'a fallu 3 mois, pour remettre en cause 18 ans d'existence,
il s'en est écoulé du temps, et finallement dans mon malheur d'avoir été excisée, j'ai pu avoir la chance qui s'apelle le Dr Foldes,
ces 3 mois on les a tous vécu avec toi,moi ça me fait plaisir de lire ton récit détaillé,car tu n'oublies aucun détail et cela me fait revivre ma propre journée, et malgré la douleur, tu te mets chaque jour devant ton ordinateur pour nous faire partager un bout de ton aventure,
et chaque jour impatiemment on attends la suite...

papillon a dit…

Merci mille fois Fafa! Je suis contente que mes mots te servent aussi à te souvenir de ton opération. Je suis du genre à préférer regarder devant moi que derrière, mais je ne veux pas que le souvenir de ces journées devienne flou un jour, c'est pour ça (et aussi parce que j'ai une légère tendance à être maniaque) que je détaille tout :)