C’est officiel. Je marche normalement depuis aujourd’hui. Je n’ose pas faire de mouvements brusques ni rien d’un peu risqué, mais ma démarche est normale.
J’ai définitivement quitté les limbes du tiraillement permanent. Je peux maintenant parler de contracture ponctuelle.
Mon arrêt maladie se termine aujourd’hui et j’en suis fort contente. Parce que je deviens chèvre, là, à force d’être enfermée.
La solitude me pèse un peu, malgré les coups de fil quotidiens de ma cousine. Ne plus être tendue vers un objectif tel que mon opération me laisse désœuvrée et un peu désorientée…
Le fait de devoir répondre aux questions de mes collègues, voisins, amis et belle-famille me travaille aussi énormément en ce moment. Ils veulent tous savoir pourquoi j’ai été arrêtée pendant dix jours.
A chaque fois, j’hésite quant à la réponse à leur donner.
Leur dire la vérité m’est difficile. Je n’ai pourtant pas honte, c’est désormais pour moi une évidence que je n’ai rien à me reprocher quant à mon excision. Non, c’est autre chose. Mais je ne sais pas précisément quoi.
Peut-être est-ce ce que j’imagine que je verrai dans leur regard qui me freine ?
J’ai peur de ne plus avoir le même statut à leurs yeux. J’ai peur d’être cataloguée VICTIME alors que je suis bien plus que cela. Je ne veux pas être l’incarnation de la « femme qui a été excisée quand elle était petite ». Je ne veux pas être réduite à cela.
Je crois qu’au fond, je ne fais pas beaucoup confiance aux gens puisque je n’arrive pas à me débarrasser de cette crainte.
Pourtant, mentir me répugne. Alors je biaise en fonction des informations qu’ils ont.
J’élude les questions de ceux qui ne savent pas que j’ai été opérée (collègues, voisins), en me contentant de dire que je vais bien mieux et que je reprends mon travail lundi. A ceux qui sont au courant de l’intervention, je parle d’un souci gynécologique. Certains s’arrêtent à cette explication mais d’autres me demandent des détails. Et là, je me sens coincée.
Je n’ai pas envie d’expliquer que mon opération était une reconstruction clitoridienne. Je n’ai plus envie de l’expliquer. Quand je le fais, je ne peux m’empêcher de guetter la réaction de mon interlocuteur. Et trop souvent, cette réaction me déçoit ou m’agace.
Le plus souvent, il ou elle me répond « Ah bon. Ok » et ça s’arrête là. Pas de question, pas même un signe d’émotion, rien du tout. Aucun intérêt. Et je suis déçue, voire blessée.
A l’inverse, une réaction empathique me paraît très vite suspecte, comme dictée par la bienséance. Je ne peux m’empêcher de trouver qu’elle sonne faux.
Dans ces cas-là, on dirait que mon interlocuteur n’a pas entendu la partie de mon discours où j’explique que j’ai cheminé et que mon opération était une reconstruction. Du coup, j’endure toutes sortes de phrases convenues sur la brutalité des hommes en Afrique, sur la nécessité d’enrayer cette pratique abominable. Et ça m’énerve. Grandement même. Parce qu’au final, ces phrases restent très générales et très éloignées de moi et de ce qui m’arrive. Rien que d’y penser, j’ai envie de mordre.
En réalité, je crois qu’aucune réaction ne me convient réellement. Dire ce qui m’arrive en ce moment me coûte beaucoup parce que ça revient à lever le voile sur un sujet très intime, quelque chose qui me tient profondément à cœur. C’est comme un précieux cadeau. Alors forcément, en face, c’est difficile d’être à la hauteur.
Quand j’y pense, c’est peut-être bien un cadeau empoisonné que je fais là…
En même temps, je ne veux pas abîmer mes relations avec eux en manquant d’honnêteté. J’ai la sensation de « devoir » la vérité à certains (comme les membres de ma belle famille ou mes amis proches) sous peine de fausser à jamais nos relations.
Et puis si je ne peux pas leur confier de choses graves, sont-ils vraiment mes amis ? Que peut-on attendre de ceux qu’on considère comme ses amis, au fond ?
Ca m’ennuie d’être braquée ainsi et de ne pas pouvoir juste dire les choses sans me soucier de leur impact sur mon interlocuteur.
Alors, que faire ? Garder le secret ou dire systématiquement la vérité ?
Pour l’heure, je gère au cas par cas. Mais je crois qu’il faut que je travaille sur cette question en thérapie. Vivement lundi.