mercredi 21 février 2007

Le chirurgien miraculeux

Quand on cherche des informations sur l'excision sur Internet, on tombe immanquablement sur une référence au Docteur Pierre Foldès, premier chirurgien à s'être penché, avec succès, sur la reconstruction des clitoris excisés.
J'avais lu une interview de lui sur plusieurs sites web durant l'été 2005 alors que j'évoquais la question de mon excision en thérapie. Curieusement, je ne m'étais pas renseignée plus que ça. Me renseigner, prendre rendez-vous me paraissait trop dur, trop compliqué. Je voulais pouvoir m'en passer. Mon excision, à cette époque, je la minimisais beaucoup. "Je n'en ai pas besoin", "je peux vivre sans", "En plus, une opération! C'est quelque chose de lourd". J'ai fini par oublier cette possibilité.
Avec le recul, ce qui m'a retenue le plus, je crois, c'est que je n'aurais pas pu cacher le fait de me faire opérer à mes parents. Il aurait fallu que je leur en parle et ça, c'était impossible. Je ne pouvais pas le faire sans leur consentement et leur consentement, je ne l'obtiendrais jamais, j'en étais sûre. Pas la peine d'essayer, même. Je n'avais même pas envisagé de me passer de ce consentement.
Lors du groupe de thérapie de janvier 2007 au cours duquel mon excision s'est imposée à mon esprit, j'ai dit que je croyais que ça m'était arrivé lorsque j'avais deux ans et demi ou trois ans. Ma psy me l'a fait remarquer en séance individuelle. A elle,j'avais dit quatre ans.
Alors j'ai voulu savoir. En savoir le plus possible sur ce qui s'était passé. Je n'aurais pas osé en parler à ma mère ni à mon père. Ma soeur, elle, refusait d'en parler et s'énervait quand je mettais le sujet sur le tapis. Un matin, dans le métro, j'ai eu l'idée d'appeler ma cousine. Elle a été élevée par ma mère et vivait avec nous à l'époque, j'en étais sûre.
J'éprouvais de l'appréhension ("Et si elle aussi refusait de m'en parler?") et j'ai été très surprise de la facilité avec laquelle elle m'a parlé. J'ai été excisée à quatre ans, en même temps que ma soeur, dans le village de mon père à l'instigation de ma mère et de ma grand-mère paternelle. Mon père n'était pas là ce jour-là. Il était allé chercher ma cousine chez son père. Ca s'est fait dans son dos. A son retour, il est entré, m'a dit ma cousine, dans une colère noire. Il a dit qu'il voulait divorcer de ma mère. N'eût été les supplications de ma grand-mère qui prétendait porter toute la responsabilité de notre excision, il l'aurait peut-être fait.
Ma cousine m'a fait un cadeau en me racontant tout cela. Pendant des années, j'avais cru que mon père, s'il n'était pas de mèche avec ma mère, avait au moins fait preuve d'une certaine indifférence pour ces "histoires de femmes". J'avais aussi cru que cela s'était passé dans le village de ma mère et que c'était ma grand-mère maternelle qui avait tout organisé. C'était complètement faux. J'en ai voulu à mon père, persuadée qu'il ne m'aimait pas et j'ai haï ma grand-mère maternelle pendant toutes ces années. Toutes ces années...
Ma cousine m'a parlé aussi de son excision, de la colère qui ne l'a jamais quittée et ensuite, elle m'a demandé si je comptais me faire opérer. C'est à partir de là que j'ai commencé à rechercher des informations sur l'excision et la reconstruction sur Internet.
J'en ai parlé à mon homme qui m'a encouragée à me renseigner directement en prenant rendez-vous. Je n'avais toujours pas décidé de me faire opérer mais j'ai noté les coordonnées de la clinique où officie le Docteur Foldès.
Et puis une semaine plus tard, assez nerveuse et angoissée, j'ai appelé pour avoir quelques renseignements sur l'opération.
La femme que j'ai eu au téléphone m'a expliqué que je devais prendre un rendez-vous en consultation au cours duquel le docteur m'examinerait et me dirait si une reconstruction est envisageable. Puis il me programmerait pour le bloc. Quelques jours à quelques semaines avant l'opération, je devrais rencontrer l'anesthésiste (l'opération se fait sous anesthésie générale pour ne pas raviver le souvenir de l'excision). L'hospitalisation pour l'opération est de 48h. Ensuite il y aurait des visites de contrôle à deux semaines, un mois et six mois, je crois. J'ai dit que j'allais réfléchir un peu, la femme m'a dit de prendre mon temps et j'ai raccroché.
J'étais contente d'avoir appelé, d'avoir osé le faire. Oui, j'étais fière de moi, et surtout soulagée de savoir qu'une reconstruction de mon clitoris était possible et à ma portée.
A partir de ce vendredi soir-là, j'ai eu peur. J'avais lu sur Internet que le docteur Foldès avait reçu des menaces de mort. Et j'avais peur qu'il meure avant d'avoir pu m'opérer, peur qu'après l'avoir aperçu et y avoir rêvé, l'espoir de retrouver un jour mon clitoris ne s'envole. A l'époque, je pensais qu'il était le seul chirurgien à pratiquer l'opération en Europe. Je me rassurais en me disant qu'il avait formé des chirurgiens burkinabés et qu'au pire, j'irais me faire opérer au Burkina Faso. Mais j'y pensais sans arrêt, à sa mort. Et j'avais vraiment peur. Je ne voulais pas trop espérer.
C'est peut-être la peur qu'il meure bientôt (je suis allée jusqu'à vérifier son âge), c'est peut-être le fait de lire dans le journal qu'ARTE consacrait un théma à l'excision le soir même, c'est peut-être autre chose, je ne sais pas. Mais le 06 Février 2007, j'ai appelé la clinique pour prendre rendez-vous pour une consultation avec le docteur Pierre Foldès.
En thérapie, j'ai découvert que je pouvais me passer du consentement de mes parents. Je ne suis pas obligée de le leur dire. C'est de mon corps et de ma vie qu'il s'agit. Ma psy m'a dit que je m'émancipais en prenant cette décision, que je m'autorisais à vivre ma vie d'adulte.
J'ai rendez-vous le 02 Mars 2007 à 9h15 et je compte les jours jusqu'à vendredi prochain.

11 commentaires:

Claude a dit…

Tu as eu raison d'en parler à ta cousine. Ca t'a rendu ton père. Et tu as raison d'en parler, ça te fait du bien, mais je suis sûre que ça fera du bien à d'autres.
Je me suis permise de relayer l'adresse de ton blog sur le mien.
Si tu y vois un inconvénient, n'hésite pas à me le dire.

vieuxcestmieuxATgmail.com
remplace AT par @

Jerome a dit…

bravo!
c'est toujours une bonne chose de prendre sa vie en main.
J'imagine qu'il en a fallu du courage pour faire ce premier pas.
Parler de ce sujet ne doit pas non plus toujours etre facile et je ne doute pas que ce blog aidera d'autres femmes.
tous mes voeux pour la suite.

justmarieD a dit…

je vous envoie mille pensées positives pour votre rendez-vous ; le plus dur est derrière vous,
amicalement
marie

papillon a dit…

merci à vous trois. Je vous tiendrais au courant de la suite des événements.
Effectivement, si ce blog peut aider d'autres jeunes filles / femmes, son but sera atteint.

Claude, au contraire, merci de relayer l'adresse de mon blog.

A. a dit…

Moi aussi, j'ai relayé l'adresse, et en plus je l'ai traduit (ou essayé de traduire) en anglais, jusqu'au courant. J'espère que ça va aller mais je pensais des femmes d'autres pays.

Bonne chance et meilleurs voeux pour le rendezvous.

ema a dit…

Thank you for sharing your experience, and please keep us updated.

justmarieD a dit…

je me suis permise de relayer aussi, courage, angoisse et impatience ? J-3 !!

Anne a dit…

Je vous ai trouvée par l'intermédiaire de Feministe, un blog américain, et moi aussi je vais relayer l'adresse. C'est pas souvent qu'on parle si bravement d'une telle histoire, et je n'ai uncun doute que votre blog fera du bien à d'autres.

Courage, et bonne chance! Comme on dit en anglais, "vous êtes dans mes pensées."

Zil a dit…

Comme Anne avait dit, j'ai trouvee votre blog en Feministe.com. Votre histoire est une inspiration. Bonne courage et bonne chance -
Zil, de California, Etats-Unis

papillon a dit…

Merci beaucoup de vos commentaires. Merci aussi d'avoir relayé l'adresse de mon blog et de l'avoir traduit en anglais. A très bientôt!

Anonyme a dit…

Ton blog m'a aussi comforté à l'idée de me faire opérer mais manque de moyens pr me rendre sur paris. Pourrais je avoir le contact du Dr Foldès au Burkina?